GRADES DES COMPAGNONS DE LA JOIE :
- prétendant
- prétendant
- spectateur
- lecteur
- garde
Ces grades auxquels chacun a droit entre la loi du spectacle et le sens de l’épouvante conduiront sur le chemin suivant (au sein du théâtre sus-nommé) :- représentation- interprétation- transfiguration- configuration
auxquelles seront recombinés les quatre grades.
8. En détail:
LE PRÉTENDANT
Le prétendant tourne autour du pot tout en faisant preuve d’un certain courage quoiqu’il ne comprenne pas que l’harmonisation n’est pas un état mais une action, celle-ci ressemblant au plus grand des désordres. Le Cadavre fait donc partie de l’harmonisation. Il est probable que le prétendant au théâtre des Cadavres et des Dépouilles a l’intuition d’une telle situation. Il se peut aussi qu’il se dise d’une manière prosaïque (et profane) « J’ai payé, alors je peux voir. » Le Maître de l’Epouvante peut lui répondre sans attendre « Vous prétendez vouloir voir des Cadavres? Comme dans un film à effets spéciaux? Comme chez Monsieur Grand guignol? Sachez d’abord que les voir ne vous met nullement à l’abri de les appréhender. Regarder les Cadavres c’est les approcher. Il y a équivalence de risque entre s’arrêter devant des images fixes du domaine cadavérique et entrer à pas de Loup dans une Morgue. Pourtant que vous propose ce théâtre ? Seulement des « Cadavres naturels et légaux », non pas des assassinés, des victimes de complots tortueux, des acteurs d’histoires aussi fantasmatiques que des faits divers. Non, les Cadavres présentés ici sont issus de la vieillesse ou d’une maladie « raisonnable » pour le genre humain, d’accidents de la route. Peut-être comptent-ils parmi leurs rangs un ou deux suicides et c’est le bout du monde. Cependant que vous obtiendrez, malgré cette première déception due à une plongée (ou un retour) dans le Grand Anonymat, une source, et le mouvement de la source. En effet le Cadavre n’a pas besoin d’énumération du catalogue des rites mortuaires pour être lui-même. Il n’est pas flou. Vous savez déjà qu’il est loin d’être toute la Mort. Il incarne un lieu (distance et force d’inertie comprises), une limite, un garde-fou, lui le soi-disant désincarné. Démembré, cuit, distribué, avalé, incinéré, laissé à l’eau sans frontière, enterré, exposé en monument, porté aux nues par des fanfaronnades architecturales sont anecdotiques, pratiques. Je veux vous faire considérer le Cadavre dans son simple appareil, étendu sur le dos, la tête bien calée, protégé de la décomposition par le froid, caché du regard des proches en souffrance à la Morgue avec son langage de l’immobilité. C’est largement suffisant pour en saisir l’étendue de son rôle de question cruciale. Il attend parmi nous. Il offre une clé du Mystère lors d’un délai assez court avant de disparaître définitivement. La chambre froide s’impose comme la chambre ardente de ce nu en son drap propre, sa dernière fortune et le début d’égards inaliénables qui lui sont dus. Mais voilà, cher Prétendant, que vous vous avancez au grade de Spectateur si vous êtes toujours dans la salle du théâtre des Cadavres et des Dépouilles. »
LE SPECTATEUR
Le Maître de l’Epouvante reprend son boniment décidément intarissable (seul le Maître de Cérémonie peut lui couper le sifflet) « Vous n’êtes plus un prétendant frileux, amateur de fariboles des noueuses d’aiguillettes et confondant encore le Livre des Morts (Totenbuch) avec un grimoire de conjurations et de sortilèges. Vous vous apprêtez à entrer dans la peau d’un spectateur. Quel spectacle! Des macchabées ou des clients, des décharnés nus, des vieillards éclatants de justesse, des sans-noms solidifiant le mouvement et la courbe, abscisse et ordonnée, incarnation-désincarnation, des figures emblématiques se suffisent à elle-même, et le décor! Il fait frémir! Des murs, des tables métalliques, des portes, aucune fenêtre, des luminescences, des faces indistinctes, des postures quasi colossales, des bouches sclérosant la pneumatologie, des mains signant le pacte en leur jointure entre les Morts et les Vivants, l’Enrevoir : rendre justice et trembler, vous y êtes, vous êtes Spectateur. Vous refusez la neutralité. Vous regardez de tous vos yeux des êtres qui n’en ont plus (ils ont fondu ou ont été prélevés) et ces êtres vous retournent la politesse. Les Cadavres ont les yeux partout. Ils veillent comme la masse qui entraîne la gravitation. Ils mesurent comme la mise-en-place des images fixes présentées (nous le certifions, le Maître de Cérémonie et moi-même) pour dégager des premiers pas contemplatifs jusqu’au cheminement investigatoire le sens de l’épouvante. Avant cela le Spectateur s’occupe de la prise en charge des données sacrées par le Cadavre. Car être insolent avec la mort et le péril c’est convenu tandis qu’être insolent avec le Cadavre cela ne se peut pas. Ainsi que vois-je! Le Spectateur ne patiente guère avec les représentations cadavériques. Il a le feu quelque part. Il ne promène pas son regard sur l’intégralité de l’image fixe. Il fuit par l’escalier dérobé de la roue. Il mange à la table de la secte. Il s’est payé un beau livre. Il rentre chez lui. Courage, nudité, Guerrier Nu sont granitiques et vont percer les défenses de papier du Spectateur. Quelle armada pour un combat de tous les jours et de chaque nuit! Me permettez-vous une musique? Des sonorités avec des rythmiques infatigables, le cas échéant musculaires. Le Spectateur entend-t-il ces airs? Je les lui conseille car bientôt il sera laissé seul à seul avec les Cadavres qui pratiquent couramment les silences des navires chavirant sur des tempêtes inaudibles. En fait, cher Spectateur, n’est-ce pas là notre intention commune au Maître de Cérémonie et à moi-même : vous laisser seul avec la fausse immobilité d’une figure cadavérique qui a les possibilités de la marée. Vous êtes maintenant bien loin du mauvais sort, de l'augure, de l’obscénité, de la révulsion sinon vous ne pourrez jamais avoir entre les mains le rôle et le grade de Lecteur du Nu-Contraire parce que nous, le Maître de Cérémonie et moi-même, ne pouvons pas passer notre temps et votre temps de lecture (seul réel maître à bord) à encourager le Lecteur qui est en vous, Spectateur, à poursuivre sa propre investigation dans le style libéré des préjugés. Ce n’est pas notre sujet. Quel est-il? « Quel est la place du Cadavre? » Par conséquent placement s’accompagne d’action ou même de pouvoir. Quels sont-ils? Spectateur des données sacrées (rendre justice et sens de l’épouvante) portées par le Cadavre, avancez s’il vous plaît, d’un rang pour que vos yeux ne se fatiguent point à la lecture. »
LE LECTEUR
« Je passe maintenant la parole à mon distingué confrère et ami du théâtre des Cadavres et des Dépouilles, le Maître de Cérémonie. »
Le Maître de Cérémonie : « Merci. Si le grade de spectateur éloigne de la neutralité par rapport aux agissements implicites du Cadavre, celui de Lecteur pour les Compagnons de la Joie s’approche à grand pas du Guerrier Nu. Comment! J’en vois parmi vous qui écarquillent de grandes mirettes, mon distingué confrère et ami aurait-il omis de vous signaler le grade essentiel de Guerrier Nu? Bon. Grâce au Cadavre emblématique Prétendant, Spectateur et Lecteur, vous vous êtes déjà aperçu que l’anonymat n’est pas incompatible avec la lumière. La nudité non plus. Au contraire un nu dans le noir déclenche le comique. Nous aimons rire mais pas quand il s’agit du pet d’un condamné à mort. Et rire avec le nu anonymement délicieux, une perfection reptilienne! Quant au rire du triomphe c’est le Guerrier Nu qui l’a. Savoir combattre nu permet d’affronter n’importe quel ennemi. J’entends des voix qui s’élèvent en vous, cher Lecteur, questionnant : si Guerrier Nu il se trouve, le Cadavre ne se retrouve-t-il pas parfois dans la position de l’Ennemi Honorable? Par une propension à ne distinguer que des vertus en notre immense compagnon qui sait provoquer tremblement et enchantement ou désenchantement je serais d’avis de répondre abrupt le pourpoint « Que nenni! », cependant remarquons que des dangers persistent à l’approche du Cadavre. Il est préjudiciable de se situer près d’un Cadavre qui ne soit pas une Dépouille (c’est-à-dire le Cadavre d’un proche plus que celui d’autrui). Il n’est pas de bonne réputation de se vanter de côtoyer les Cadavres, de les toucher, d’en rapporter les images fixes. Il est suspect d’en déclarer un intérêt particulier. Celui qui fait fi de ses embûches à une investigation correcte de son propre chef a l’étoffe d’un Guerrier Nu. Mais, Lecteur, nous reparlerons de grade presque à part des Compagnons de la Joie. Pour l’heure, qui êtes-vous Lecteur des images fixes de Nus-Contraires? Lecteurs de l’intouchable et heureusement pas du Necronomicon. Alors imaginez avec nous des archives sans un cimetière. Nous étalons avec vous leur contenu : Nous disposons selon un certain ordonnancement les images fixes récoltées à la Morgue. Ne montrer aucune opération ni écoulement ni dommage ni de gros plans sur les parties génitales et restituer l’anonymat inhérent au Cadavre accompagné d’une lumière dirigée et de ses phénomènes. Représentation de l’œil inutile. Langages de la bouche, des mains et des pieds. Définition des surfaces épidermiques. Statures. Postures de blason. Avec ces renseignements alphabétiques, Lecteur, vous ne pouvez pas avoir l’illusion d’affronter le deuil en tant que duel. Ni le deuil du sens. Cela est de l’ordre de la Dépouille, et le Guerrier Nu (grade parfois, figure d’autres fois) détient sa part dans cette partie de notre théâtre. Que vous sert ainsi, Lecteur, de lire des images fixes de Nus-Contraires si l’épreuve de la disparition est au fond laissée à l’énigmatique Guerrier Nu? Il vous sert d’aborder de plein pied sur les rivages de l’effacement et du recommencement dont le Cadavre renvoie les reflets à travers le mouvement incarnation-désincarnation qu’il porte à vau-l’eau. Aborder avec les cartes de l’interprétation et de la transfiguration. La lecture évite le sabordage, nous en sommes convaincus. Et quand l’intention est aussi saine transfigurer engage à commencer de nouveau donc à effacer. Nous précisons cette définition de l’effacement pour que l’esprit de Lecteur ne soit pas le béni oui-oui de la masse du Cadavre mais son garde. »
GARDE
« C’est venu comme une fusée! Est-ce le grade final des Compagnons de la Joie du théâtre du Cadavre et de la Dépouille? Croyez-vous, cher Garde. Notre but premier, vous souvenez-vous, n’est-il pas de vous laisser seul avec le Grand Anonymat, la nudité et la contrariété du Cadavre? Si fait. Pourtant la solitude promise et suprême ne s’octroie pas de suite ni sans la disparition du Maître de l’Epouvante et du Maître de Cérémonie que je suis. « Garde »! Le beau rôle! Garder quoi? Retournez-vous sur le Cadavre : il est le Garde. Et le lieu et la limite. Le Maître de l’Epouvante n’en touchait un mot encore hier « Passer une certaine limite et plus aucun frein n’est rendu possible. » Contre cette rançon de l’isolement de la virilité par rapport à l’erreur, le Cadavre montre qu’il faut se situer en-deça de la limite fatidique de l’harmonisation. Le Cadavre a créé la porte du cimetière (quelle que soit la forme de celui-ci) à partir de laquelle toute spéculation chaleureuse est rendue apte au service. Si bien que vous avez le droit, Garde, de vous demander ce que votre grade après Prétendant, Spectateur et Lecteur vous apporte en plus : vous pouvez regarder derrière la porte, Garde. La mystérieuse configuration vous invite puisque le maître de l’Epouvante et moi-même disparaissons sur l’instant. »